Maudit pavot

Surprise ce matin, par les feuilles d’une vivace oubliée qui percent le sol damé par la pluie.
Flûte, zut, prout, c’est ce foutu pavot que j’arrache chaque année. Sa couleur est horrible, heureusement la fleur fane vite. Restent quand même les capsules décoratives. Un seul morceau de racine dans le sol et revoilà l’indésirable, tenace, vulgaire, puant et cela à chaque foutu printemps.

A tout prendre je lui préfère les pissenlits.
Parfois je me demande si c’est bien moi qui ai planté cette saleté.
Soudain je réalise que ça me plaît qu’il y ait ce bandit dans mon essai de paradis. Je l’oublie chaque année et chaque année il est là, se manifestant sur le tard, me ménageant une surprise qui vire aussitôt au déplaisir. Il sort de terre après toutes les autres vivaces, sournoisement quand on ne l’attend plus. C’est un vicieux, il arbore les couleurs les plus criardes et vulgaires du jardin. C’est un rejet de la nature, une forte nature, il a un fond paysan indestructible et mauvais. Il campe face à mon acer vibrant d’une beauté fragile. Il nargue toutes ces belles sophistiquées, résultats de tant de croisements, hybridations, mutations et manipulations. Tout raide et orange minium, il injurie la palette nuancée et pastel des roses. Il est à lui tout seul la force, la brutalité, la primarité. Pugnace, on ne le vainc pas, jamais. J’ai pu juguler l’invasion du plantain, j’extirpe de temps en temps des carottes de pissenlit. J’aime les «  mauvaises herbes » et les laisse proliférer raisonnablement. Mais lui, ce pavot, chaque automne je veux sa mort et chaque printemps il renaît.

Je le vois comme ma mauvaise conscience, mon imperfection traduite au jardin, mon mauvais goût, ma part d’ombre, mes erreurs qu’il cristallise tout à la fois.
Maintenant chaque fois que ce pavot sortira de terre, il me rappellera son absolue nécessité et ma bêtise à l’éradiquer.

Je l’ai observé de près, ses feuilles sont comme des doigts crochus qui sortent et s’agrippent. Il est téméraire. Petit il est déjà laid. On sent toute sa puissance dans ses feuilles recroquevillées, prêtes à s’élancer. Une vie féroce l’anime. Il pousserait n’importe où, au travers de la pierre s’il le fallait. Il est tout en rudesse et agressivité.
Pourtant, J’ai surpris dans les nuages verts des cosmos le cœur du pavot détesté. Débarrassé de ses hideux pétales, il révèle une capsule damassée d’étamines bleutées et frémissantes. On dirait une coiffe vibrante faite d’un tissu précieux au bout d’un pédoncule disgracieux.
Ce vilain gnome a un ventre de pierre fine !

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3 réflexions sur “Maudit pavot

    1. Merci infiniment, vous semblez être la seule à prendre le temps de me lire. Je devrais vous faire partager mon projet d’écriture qui est pour l’instant en panne d’inspiration ;o(
      anik

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