Misery, version portugaise

Je passe mes vacances à Lisbonne, c’est décidé !

Revoir ma vieille amie qui vit là-bas avec son compagnon portugais, découvrir la ville blanche avec elle et plus tard prendre le large pour vagabonder le long de la côte. C’est là mon programme.

Et c’est parti !

Le séjour à Lisbonne est merveilleux, je découvre la ville avec des gens qui la connaissent bien, l’appartement est splendide et donne sur des jardins en terrasse où nous passons une soirée barbecue et match de football. Les clameurs portugaises résonnent dans les jardins et les rues, c’est le Portugal qui joue et c’est une affaire de la plus haute importance.

Mes amis m’aident à localiser un endroit sur la côte qui vaut le détour et me trouve sur internet un logement sympa, une petite maison perdue dans la campagne à deux tous petits kilomètres de la mer.

Je découvre le métro lisboate et arrive à la gare routière. Bus confortable qui passe au-dessus du Tage majestueux.

Nous sommes en juin, le soleil tape dur mais les touristes viendront plus tard. La petite station balnéaire où je débarque est plus que charmante. Mon compagnon de voyage s’exerce à la prononciation portugaise pendant que nous dégustons une bière, hilares nous nous filmons à tour de rôle roulant les r. Il est temps de téléphoner à MaRia pour qu’elle nous guide vers la petite maison de rêve.

Elle parle anglais, elle dit qu’elle vient à notre rencontre en voiture, il suffit que nous prenions la route qui s’éloigne de la côte, droit devant, la mer dans le dos. Sur le ruban d’asphalte surchauffé nous tirons nos valises à roulettes, frôlés par des voitures qui préfèreraient nous voir dans le fossé plutôt qu’arpentant leur domaine. Dans le champ à droite, un tracteur fait ronfler son vieux moteur à côté d’une cigogne placide et immaculée. Il fait chaud, et nous pérégrinons dangereusement.

Une voiture nous croise et klaxonne. Ce doit être elle, Maria. Demi-tour, poignées de mains, bagages dans le coffre. Elle nous emmène à notre maison avec terrasse, jardin et barbecue.

Je l’observe du coin de l’œil, massive, masculine, très grande et barraquée. Elle a du poil aux pattes et au menton. Elle ne me plaît pas, trop insistante, trop pressante. Mauvaise impression.

Voilà  la propriété, une ferme manifestement. La voiture stoppe devant une grange où une vieille carriole finit de se désosser. Nous sortons les bagages et apercevons un couple de vieux prenant le frais à l’ombre de la bâtisse principale, une haie fleurie embaume l’air du soir. Quel bonheur de les imiter devant notre petite maison de rêve pas chère et avec barbecue. C’est alors que Maria nous annonce que la maisonnette pose problème, eau chaude ou eau courante je ne me rappelle plus et nous guide vers notre nouveau gîte, nous dirigeant vers la grange entr’aperçue à l’arrivée. Nous montons des escaliers carrelés, contrastant violemment avec la vétusté du lieu pour aboutir à une porte de bois vernis que notre hôtesse ouvre avec empressement.

Petite maison avec terrasse et jardin s’ouvre sur un appartement à l’étage qui couvre tout la surface du bâtiment. Des fenêtres s’ouvrent au ras du toit mansardé, petites et étroites mais l’espace est énorme, une enfilade de chambres de part et d’autre d’un couloir interminable.

Pour dormir vous aurez l’embarras du choix, nous dit-elle. Mon joli rêve gît sur le linoleum ciré, imitation carrelage, qui couvre le plancher et la gazinière cernée d’aluminium ne me remonte pas le moral. Il y fait une température de four malgré les fenêtres largement ouvertes et les rideaux gonflés par le courant d’air. J’ai envie de hurler mais je n’attends qu’une chose, que Maria s’en aille, qu’elle nous dégage cet espace de merde dont on ne veut pas, pour pouvoir réfléchir à une alternative, changer d’option, prendre ses cliques et ses claques mais il est tard et nous sommes fatigués par une journée de voyage et de touffeur. Mangeons, réfléchissons et demain nous aviserons.

Toc, toc, c’est Maria, à nouveau, elle nous domine de sa grande taille et nous propose d’aller faire des courses. Oppressés nous acceptons comme si nous avions peur d’elle. Au super marché elle nous encourage à acheter beaucoup pour profiter de sa voiture. Nous sommes comme dominé par sa personnalité et nous comportons en bon suiveur avec dans un coin de la tête l’idée qu’à la première occasion nous lui fausserons compagnie. Nous achetons donc et rentrons, montons nos courses à l’étage. En plein rangement Maria s’encadre à nouveau dans la porte, pincement au ventre. Cette fois elle nous apporte des épinards du jardin, dit-elle et nous engage à les préparer pour notre souper. Ça sonne comme un ordre et nous nous exécutons, les feuilles sont dures et ligneuses et la cuisson n’y change rien. C’est parfaitement infect. Après vaisselle et rangement nous nous concertons à faible voix comme si nous avions peur qu’elle nous entende ou qu’elle soit derrière la porte en train de nous épier. Demain nous partons, ici c’est intenable et cette barbe bleue nous terrifie. Nous savons qu’elle travaille le lendemain et qu’on ne risque pas de la croiser.

Demain est là, empaquetage express et valises à roulettes sur bitume dans la direction opposée, celle de la mer. On ne croise plus de cigogne mais le tracteur est à son poste. Nous nous sentons des ailes d’avoir laissé derrière nous ce lieu glauque coincé sous les combles et hâtons le pas vers le village riant que nous connaissons déjà. Et nous plaisantons à demi à l’idée de la croiser sur la route au volant de sa voiture. Mais je l’avoue je ne suis qu’à moitié rassurée.

Et si nous allions au syndicat d’initiative, qu’en penses-tu ?

Dis donc tu imagines la bonne blague si Maria y travaillait !

C’est vrai qu’elle nous a dit la veille qu’elle partait tôt pour travailler au village.

Au milieu d’une place fleurie trône la maisonnette blanche, le syndicat d’initiative, pimpant, accueillant. Une invite à lui tout seul, nous nous y précipitons, pressés de trouver un lieu pour notre semaine de vacances. Mais tout d’un coup un froid glacial nous tombe sur les épaules, Maria s’encadre dans la porte accompagnant dans un grand sourire ogresque un couple d’anglais qui m’ont l’air tout petits. Elle nous toise, triomphante. Mal à l’aise et déserteurs, entourés de nos valises, nous expliquons que le lieu qu’elle nous a proposé ne nous convient pas et elle s’engouffre dans la brèche pour nous proposer l’un ou l’autre de ses appartements dans le village. Dans des circonvolutions infinies nous déclinons l’offre, nous sommes apeurés. Cette femme est une nuisible, et la seule idée qui tient dans notre tête à côté d’une peur primale est : mettons une distance certaine entre cette femme et nous. On peut dire que nous fuyons littéralement, jetant un œil en arrière pour vérifier qu’elle ne nous suit pas.

Roulettes et bitume vers la mer avec arrêt au kiosque à journaux. Je demande dans un espagno-portugais tortueux s’il y a des appartements à louer. Le vendeur tout sourire me répond : mais bien sûr je vais appeler Maria

Moi : quelle Maria, celle du syndicat d’initiative

Lui : au Portugal il y a beaucoup de Maria, c’est ma femme.

Nous attendons la Maria en question et poussons un ouf de soulagement en la voyant apparaître, petite, brune et assez vieille ; elle n’a décidément rien à voir avec la grosse Maria.

Pourtant pendant les premiers jours nous resterons méfiants et inquiets de croiser la première Maria et lors de notre départ nous éviterons soigneusement de passer à côté du syndicat d’initiative.

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