Textes

IMG_4278Les oeufs de Pâques

Au hasard du net, elle tombe sur cette image représentant trois lièvres sculptés, se pourchassant dans une rosace de pierre.

Elle est impressionnée, sans savoir pourquoi, son œil rivé au centre triangulaire formé par les trois oreilles.

Quelque chose d’indéfinissable résonne en elle, la découverte d’un inconnu qui est familier, d’un passé qui déborde une vie, un espace. Pourquoi pense-t-elle à la route de la soie ?

Elle n’en sait rien mais c’est l’aiguillon qui la pousse à faire des recherches. Elle apprend que cette figure s’inspire de la roue celtique, la roue du temps et qu’on la retrouve jusqu’en Chine. Elle apprend que le lièvre est appelé « l’ouvreur », qu’il guide les morts dans l’au-delà, que le triangle formé par les trois oreilles a la forme d’un utérus, que le lièvre subsiste dans le lapin de Pâques qui pond des œufs…

Des œufs, deux petits œufs de bois peint oubliés au fond d’un tiroir, réapparaissant au bout d’un long week-end pascal en solitaire.
Ces œufs appartenaient à sa mère, ces petites choses qu’elle aimait et gardait et que, elle, garde à son tour.
Dans cette pirouette de la trouvaille, le souvenir la gifle et lui laisse ses dix doigts secs sur des joues cuisantes. Elle pleure à gros bouillons comme elle n’a pas encore pleuré depuis son décès.

Elle éprouve à cet instant toute la douleur de la perte de cette maman qui l’a conçue, et qui en mourant, emporte un peu de son enfant.

Elle se remémore ce dimanche, deux jours après sa mort, où elle tressait une racine de vie, elle nouait les années et les souvenirs de sa mère avec de longues et fines bandes de tissu. Puis un grand sourire, irrépressible a fondu sur elle. A cet instant, elle la savait là, l’englobant, l’entourant de tout son être, son âme, son esprit, les mots lui manquaient.

Sa mère était venue lui dire au revoir, sa dernière visite,  dans un moment d’exception.
Comme on ferait un voyage de noce avec la mort, elle est à présent en voyage de décès.

Aujourd’hui, le tiroir de la petite table du salon est sorti brusquement de ses guides pour atterrir au sol, répandant tout son contenu, effrayant les chats et faisant rouler deux petits œufs sombres sur le plancher. Un mouvement qui n’arrive jamais. Alors, ces œufs voulaient qu’elle les voie, voulaient rejoindre les deux autres sur la table de nuit. A force de vivre seule, elle se met à croire au pouvoir magique des objets.

 

 

Invulnérabilité

Il aimait ces histoires de héros invulnérables. Il aimait particulièrement celle de Siegfried qui s’était baigné dans le sang d’un dragon pour devenir invincible ; évidemment il y avait cette foutue feuille de chêne qui s’était collée dans son dos.

Invulnérable, il en rêvait.
Petit garçon, il se faisait malmener par les autres, ceux qui étaient forts, qui avaient un caractère bien trempé, qui n’avaient pas froid aux yeux. Il n’avait jamais été très combatif, ou agressif. Ce n’était pas un rêveur, non, plutôt un tendre, un gentil. Il aurait voulu que tout le monde l’aime. Il aurait voulu plaire à tout le monde.

Ah ! Pauvre petit bonhomme, la vie était rude avec lui. Il y râpait sa peau sensible et rêvait d’une cuirasse lisse et sans accroc. Las il avait l’épiderme d’une pêche qui se tachait au moindre coup. Il était tout bosselé de ses chagrins multiples et d’autres bosses rejoignaient les premières. Après tout, elles appréciaient la bonne compagnie de leurs semblables.

C’est pourquoi ces histoires d’invulnérabilité, le fascinaient tant et tant. Il se disait que pour lui qui n’avait pas eu droit au bain des dieux , il n’avait pas un point faible qu’on aurait pu atteindre pour le faire chuter. Il n’aurait jamais la surprise de s’écrouler foudroyé par le mauvais sort. Lui, il s’écroulait tous les jours, un petit peu. Tout compte fait, c’était une force d’être à ce point bossellable. Il avait une anti-armure parfaite et de quoi en être fier!

C’est en sortant tôt le matin, qu’il ressentit son premier choc, au creux d’un arbre, il cessa d’exister pour battre à l’unisson d’une respiration globale, totale, il était un, il était tout. Les seuls passants étaient les promeneurs aux chiens et les longues pelouses fluides tricotaient la brume aux rayons de soleil. Le moment était passé, le laissant étonné, joyeux même et étrangement chargé en énergie.
C’est à cette époque qu’il perdit son boulot, une nouvelle bosse s’ajoutait aux autres. On pouvait dire qu’il s’était proprement fait baiser la gueule, incapable d’imaginer les intrigues qui se tramaient dans son dos. Gros naïf, gros nigaud, il se croyait immuable à son poste, d’autres plus rusés pensaient autrement, plus agressivement. Bref, il sauta !

Il prit soudain conscience de son inimportance, de son rien intérieur induit par un rien extérieur. La misère financière doublait maintenant la misère morale.
C’est après quelques mois qu’en se regardant dans une vitrine, qu’il eut une impression désagréable. Il se trouvait petit, lui qui possédait une taille normale avait rapetissé
Il se mit à perdre des centimètres en taille, chaque jour le voyait raboté d’un ou deux millimètres. Il s’amenuisait. Ses contours perdaient de leur netteté, ses traits se floutaient.
Il se prit d’une peur panique à l’idée de sortir, de rencontrer des amis. Son impression de rien, de nullité, d’inimportance avait un effet tout à fait pervers sur son physique, son image lui échappait, se fragmentait, se décomposait et lui, planqué chez lui, tentait de retenir, cette déliquescence. Il se faisait l’effet d’une limace saupoudrée de sel, il se répandait dans toutes les directions, incontinent de son enveloppe corporelle.
Il avait drôlement besoin d’une armure pour le contenir, le retenir. Un exosquelette
Il se dit que tout cet espace qui se créait à l’intérieur, vu sa propension à se répandre et à rapetisser devait pouvoir servir à quelque chose. Il y avait plein d’air entre ses organes, le cœur battait loin des poumons, et l’estomac naviguait loin très loin, à peine s’il se rappelait qu’il en avait un
Dans cet état il ne sortait plus mais curieusement il était rejeté par l’extérieur, comme deux forces négatives se repoussent.
Son espace interne devenait vaste comme une cathédrale. Au début il avait projeté une tente, comme celle qu’il avait gamin. Elle l’aidait à ne pas se noyer, l’espace restait contenu, il pouvait sentir la pente de toile sous ses pieds puis les toiles avaient enflé comme des voiles de navire et l’espace s’était dilaté proportionnellement. Maintenant le vent soufflait et ses pieds étaient à des kilomètres.
Puis il s’était accoutumé à l’air libre, aux bourrasques de pluie, aux ciels étoilés, aux éclats stellaires. Il était devenu si vaste, si vaste qu’il ne se souvenait plus de ce qu’il avait pu être auparavant.
Il sent ses extrémités lointaines mais sensibles, palpitantes et revient à lui, adossé à ce même arbre, qui l’avait déjà accueilli.
Il est blême et comme ivre. Les passants le dévisagent avec curiosité. Il fait des pas énormes mais n’avance pas, ses pieds sont de petites virgules qui accrochent le gazon. Ça le chatouille terriblement et il est pris d’un grand rire qui claque. Il est heureux, il est un univers à lui tout seul. Il se retourne comme un gant, à loisir. Une enveloppe corporelle ordinaire, au vu de tous, mais lui sait, lui voit l’infini. Il est béni des dieux.

 

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