J’étais dimanche soir à la Bourse

Ce soir, la lumière est belle, le soleil couchant accroche et laque doré des fragments d’architecture. La Bourse a sa part de rayons. Elle est gratifiée d’une belle couleur miel qui adoucit ses prétentions néo-classiques. Quelques personnes sont debout sur les marches de l’édifice. En contrebas se dessine le grand rectangle de bouquets, bougies, drapeaux, cadeaux, une zone tellement colorée que les individus tout autour semblent vêtus de noir. Le ciel obscurci nous bombarde de grêle. Le vent glace mais chacun reste à son poste, à son recueillement, à son deuil. L’averse a passé. Une jeune femme est accroupie et allume des bougies. Sans plus réfléchir, je fais pareil. Depuis mon arrivée, je hume une chanson toute douce. Elle ne me quitte pas. Je vide l’eau des bougies. Je leur donne vie avec une flammèche. Mes gestes sont lents, précis. Certaines bougies crachotent puis s’éteignent. Ça me rend triste. J’ai l’impression de maintenir un fil de vie en propageant la flamme. Je deviens gestes, chant, corps courbé, humble. Je perds la notion du temps. Plus tard je me redresse. Il fait noir. Je suis au milieu d’un vaste tapis de bougies allumées par d’autres. Je me sens sereine, apaisée par cette communion silencieuse, par cette beauté discrète créée ensemble, dans un respect citoyen.

Le merle

chant du merle noir

Sortie des cinémas.
Le soir a coagulé en nuages bas. Un merle chante. Je m’arrête sous un arbre dénudé, défeuillé. Ses branches et ses ramilles dessinent un plan routier sur fond de ciel. La ville en fête, frisote ses guirlandes lumineuses à ses rues et ses arbres. L’oiseau siffle, invisible, dans un arbre illuminé. Il flûte joliment et je me tords le cou pour l’apercevoir. Un couple s’arrête et regarde dans la même direction.

  • vous le voyez ? demandent-ils
  • Non, je réponds
  • Il est peut-être dans l’arbre voisin, ils rétorquent.
  • J’ai déjà regardé, il n’y est pas, j’affirme
  • Ce doit être un haut-parleur qui diffuse des chants d’oiseaux, disent-ils

A trois puis quatre sous l’arbre, le cou tendu, on cherche encore. En vain et nous rions du farceur qui a planqué là, une boîte digitale pour faire dresser la tête aux passants.
Un si beau chant sans oiseau, ça met une couche aigre-douce sur ma tartine de noël.

Quelques jours plus tard je repasse par cet endroit, même heure, le merle chante. J’attache mon vélo et lève la tête. Je le vois tout au-dessus de l’arbre, il existe, il est vrai, ses plumes luisent autour de son corps menu, tout vibrant du chant qu’il lance dans la ramille. Il existe !

Flamenco au Chien Andalou…

Un cabaret-cave typique de Grenade, recommandé aux amateurs de flamenco. C’est un lieu étroit, avec des bancs d’écolier en guise de sièges et tables. Deux projecteurs rouge et vert sur une voûte en crépi et un plateau de bois pour la percussion.

Chanceuse, il n’y a que deux personnes devant moi, deux jeunes espagnoles qui dégainent leurs smart phones plus vite que leur ombre. A ma gauche, un jeune couple, elle, ronde et luisante de maquillage, un air de muppet show, lui, jeune premier, manifestement bourré aux as et jouant le grand jeu ce very soir, des assiettes de tapas occupent tout l’espace disponible de la table. Devant eux, monsieur et madame made in France. Monsieur se la joue DSK et déshabille du regard toute femme à sa portée. Il a élu domicile côté mur pour pouvoir mieux scanner la salle pendant que sa femme, nez dans son guide, et bien au-delà de la date de péremption (la femme pas le guide) essaie de s’installer au mieux sur son banc d’écolier, dos au pupitre.
Il est 22 h 10, le concert n’est toujours pas commencé et les bancs du premier rang sont vides. Chouette je vais pouvoir profiter pleinement du spectacle.
Les lumières s’éteignent dans la salle et le public applaudit. Les artistes s’installent, s ‘accordent. Le premier chant s’essaie dans la masse sonore des spectateurs, le chanteur m’apparaît fragile et le guitariste, plutôt blasé. La danseuse, à cour, assise, affiche une morgue toute espagnole.
Un mouvement dans mon dos, des visages se tournent, tout un groupe se faufile dans l’étroit couloir qui divise la petite salle. Et où s’installent-ils ces grossiers, au PREMIER RANG! Torremolinos débarque, cinq adultes et une petite fille déguisée en danseuse de flamenco. Je peux dire adieu au premier chant pendant que le serveur prend les commandes.
Putain, quelle école de jouer devant un tel public !
Sur scène, la danseuse, prend place d’autorité et claque toute sa colère sur le plancher qui résonne comme l’enfer. Mes deux jeunes espagnoles mitraillent, écrans lumineux qui clignotent dans l’obscurité, cadrage raté, on recommence et ainsi de suite. Je vois rouge. A côté Piggy la cochonne photographie les assiettes de tapas avec sa tablette, au flash. Si j’étais un taureau, les portables et tablettes seraient ma muletta. Je souffle des naseaux, en vain, je n’ai pas de cornes mais la danseuse en a dans les chaussures, elle agite sa robe à volants avec rage et fronce les sourcils devant le troupeau de bovins qui s’agitent. Puis le chant reprend, doux, un peu hésitant, cherchant encore sa voie et son assise. Degré par degré la salle se calme, les chants se succèdent, la danse est moins vindicative, le chant s’affirme.

Entracte et brouhaha, la famille du premier rang photographie la gamine, montée sur scène qui agite castagnettes et éventail, DSK scanne, le jeune séducteur dans un élan pour embrasser sa voisine renverse le verre de bière que le doux lainage de la française absorbe sans qu’elle ne s’en rende compte. Au lieu de la prévenir nos deux incompétents épongent avec une montagne de serviettes, généreusement distribuées par ces boîtiers métalliques qu’on trouve sur toutes les tables en Espagne. C’est alors que DSK, arraché à son déshabillage, s’en aperçoit avec dégoût et prévient l’intéressée qui s’écarte, comme piquée par un taon. Agitation, des regards noirs s’échangent dans toutes les directions.
Prise de lassitude je me demande si je vais rester pour la deuxième partie.
Et bien croyez-le ou pas, j’ai tout oublié, les écrans, les bavardages, les commandes intempestives, les regards en biais de DSK et j’ai plongé dans le chant et la danse, troublée et émue, me livrant à la voix sans condition.

Casa Leopoldo

Ils déambulent dans le barri Xines à Barcelone, à la recherche de la carrer San Rafael.

La Rambla est dans leur dos. Une femme au tablier fleuri claudique en rythme contre son sac de courses. Il est encore tôt pour aller manger et ils avancent au petit bonheur la chance. Dans une rue, il y a 17 voitures de flics toutes garées du même côté. Un policier perplexe enlève un papillon de son pare-brise pendant qu’à une fenêtre du commissariat juste en face, trois flics se marrent. Plus loin, le quartier se peuple de prostituées, flics, clients et des noms d’oiseaux ricochent sur les façades. Montalban arpente le quartier en compagnie de Pepe Carvalho. Ces deux-là ont pas bouffé et ça craint. Leur repère est à deux pas, la Casa Leopoldo.

Tourner à gauche après la rue des putes, la devanture est petite et les guirlandes lumineuses font écran entre la rue et la salle. Porte poussée, l’hôtesse accueille dans un français impeccable. C’est une opulente rousse au pull et lunettes rouges, troisième génération de restaurateurs dans ce lieu créé en 27. Elle désigne sa fille, accoudée à une table, quatrième génération qui tire la gueule, les temps changent. Ils s’installent à une table. L’hôtesse finaude leur fait remarquer le portrait de Montalban qui les observe. Un couple de français dînent à la table voisine, l’homme regarde ailleurs en éclusant son vin blanc, l’épouse, bavarde et péremptoire, a l’air parfaitement chiante.

Entrent des hôtes de marque, huit septuagénaires, costumes trois pièces et chapeaux, de royales fourchettes et des têtes d’hommes de lettres. Ils ont leur table attitrée dans la salle voisine où ils disparaissent. On les entend à peine.

Retour au portrait de Montalban. Nos deux convives font connaissance avec la serveuse. Charmante, androgyne, un personnage tout droit sorti de Cabaret, elle leur fait des sourires pleins de sous-entendus et leur tend les cartes. Ils sont arrachés à leur contemplation gastronomique par la porte qui s’ouvre sans ménagement. Une blonde hautaine suivie de 4 sbires baraqués et moustachus balaie la salle d’un regard bleu glace. L’hôtesse reste planquée derrière le bar. La blonde impérieuse lui réclame des menus en russe, les malabars, patauds, sont plantés comme des poireaux. Ils vont pour s’asseoir puis se ravisent, il n’y a pas de menus en russe. La comtesse sort sans se retourner suivie par ses protecteurs.

Un air froid a soufflé pendant quelques minutes et l’ambiance reprend degré par degré. Dans le fond de la première salle, les garçons font circuler sans arrêt des assiettes de tapas vers la salle deux, vers la table des habitués. On les entend nettement plus.

A la table Montalban, les plats sont servis et nos deux convives se régalent de poissons frais cuits à la perfection. Le flux de tapas vers la salle deux ne tarit pas et à une table, nouvellement investie, un bébé braille. Un jeune couple mixte, pakistano-espagnol, a du mal à gérer la situation. La mère sort avec le bébé, question de ne pas importuner les convives.

L’hôtesse, encadrée par deux tableaux de corrida, pose pour la photo, le doigt suspendu au-dessus d’une calculette. Le touriste photographe est ravi. Bébé hurle, les plats arrivent, cette fois c’est papa qui s’y colle. C’est sûr, celui-là mangera froid.

Dehors, ils croiseront le père et l’enfant sur le trottoir.

  • Pas facile d’aller au restaurant avec un tout jeune enfant, diront-ils
  • Oui, c’est notre premier et on ne sait pas encore très bien comment faire, répondra-t-il, le sourire étincelant, les yeux liquides dans un beau visage brun.

Accrochage

A vélo, j’ai développé une technique de louvoiement entre les voitures qui tient de l’équilibre instable, voire très instable et la capacité plutôt « spectaculaire » de me maintenir le plus longtemps possible sur les pédales sans toucher le sol, bref je suis une bête de cirque.
Dernièrement, rue de Brabant, très embouteillée, je pratiquais ce sport de haute intensité. Après avoir passé sans encombres l’étroit couloir entre voitures et l’obstacle supplémentaire du rétroviseur, je me dois de reconsidérer la situation et de m’arrêter derrière une énorme moto rouge avec à l’arrière un panonceau flammé qui énonce « Pas si près, non di dju ». Je pose donc le pied à terre et perd l’équilibre (je ne suis à l’aise qu’à vélo), mon corps touche mollement le fauve ronflant et le motard est déséquilibré à son tour. Je nomme ce texte accrochage, il s’agit plutôt d’un frottement. Bref, l’homme descend de cheval et se retourne, une montagne de suif suante, casquée et débordante qui gare sa moto sur le trottoir, en fait le tour pour observer d’éventuels dégâts

Moi :

  • Il n’y a rien, je vous assure…

Lui qui vient observer de près l’objet du litige :

  • Ouais, ça a l’air d’aller

Puis me regardant :

  • Et vous ça va ?

Moi :

  • C’est gentil de vous en préoccuper, après la moto

Lui :

  • C’est parce que le choc était fort, j’ai cru que c’était plus grave. Heureusement que j’ai eu à faire à quelqu’un de léger.

Je le dévisage, me disant que ce grossier évalue le dégât à la corpulence. Lui, il n’y a pas de doute, pulvériserait ma pauvre bécane.

Chez le pharmacien

Un client demande dans un sabir qui tient du turc et du slave un médicament et sa posologie. Son téléphone portable se manifeste subitement et bruyamment. Impossible de se comprendre !
Monsieur le pharmacien, avec une patience angélique, écoute et propose. Le téléphone continue de sonner et l’homme, de parler.
Elle est assise et observe, s’interroge sur cette nouvelle forme de violence, imposer ses sonneries et conversations diverses et souvent hurlées à la ronde des badauds bienveillants. Peut-être vieillit-elle. Pourtant elle s’attendrit sur le gamin du rustre qui ramasse les publicités qu’il a fait tomber et remet à leur place en un petit tas bien net.