Ampoule

Ada s’étire, ses orteils tendus émergent de l’édredon lilas. Elle contemple ses ongles laqués rouge. Ses jambes, nerveuses, basculent du matelas vers ses sandales. Ce matin est son matin. Des jours qu’elle se prépare, qu’elle se raconte des histoires.
D day, elle a rendez-vous !

Elle s’est achetée une nouvelle paire de sandales à talons très hauts, qui mettent superbement ses jambes en valeur. Une pensée, pourtant, parasite son plaisir :
« Je vais avoir mal aux pieds, c’est la première fois que je les mets. »
Ada passe en revue les détails de sa toilette ; une robe crème au tissu souple et doux, des jambes parfaitement épilées, maquillage : rouge à lèvres et mascara –  discret – et, petite excentricité, des boucles d’oreilles de tsarine en cristal de roche.
Satisfaite, Ada est satisfaite. Restent les heures à traverser avant l’heure H.

Ada arrive à la gare, deux heures à l’avance. Ses jambes tricotent dans le grand hall. ( J’adore mes chaussures ). Elle se sent grande, confiante,…belle. Des regards appuyés le lui prouvent.
Deux heures à tuer, la librairie, un café. Reste une heure et demie.
Ada dirige ses pas, joliment perchés, vers le terminal des communications internationales.
Le train en provenance de Londres a une demi-heure de retard, qu’importe, Ada calle ses fesses dans le siège de plastique jaune et tend l’oreille aux battements d’ailes de ses papillons, ils volètent délicieusement dans son ventre.
Un tout jeune homme est là, comme elle, à attendre, une fleur unique à la main.
Des voyageurs font la file, doublés de leurs bagages à roulettes. Tous partent, pas un seul n’arrive. Ada se tend comme un ressort, un sourire incontrôlable lui épanouit le visage. Elle croit apercevoir Max mais réalise, déçue, que les supposés arrivants ne sont que l’image reflétée des partants.
La demi-heure de retard est pourtant écoulée, le jeune homme est toujours là, sa fleur à la main. Ada s’inquiète, se lève et interroge le préposé aux tickets.
–  A gauche, puis encore à gauche, l’escalier.

Elle démarre au quart de tour pour rejoindre le quai. Elle se lamente «  je suis en retard, j’ai raté l’arrivée de Max. »
Puis soudain, elle le voit, installé devant un poster de Tintin, son sac en bandoulière. Il la hèle depuis un moment et elle, dans son affolement, ne l’a pas entendu.
Ils s’embrassent,  marchent, s’arrêtent, s’embrassent, comme deux jeunes amants, coupés du monde.

Max a faim.
Mais comment ces hommes peuvent-ils avoir un estomac quand celui d’une femme amoureuse a la taille d’un petit pois.
Qu’à cela ne tienne, un resto fait partie des stratégies amoureuses, le serveur le sent bien et profite de la situation. L’amour déborde de leur petite table pour allumer la tablée voisine.
Ivre, Ada vacille sur les pavés du Marché aux Poissons jusqu’à la station de métro la plus proche.
Max lui embrasse goulûment l’oreille.  « Où est ma boucle ? Max doit l’avoir en bouche. » La jolie boucle en forme d’œuf n’est pas dans la bouche de Max. Elle a dû se perdre dans leurs folles étreintes au long du chemin.
Ils auraient pu abandonner là, mais Max l’encourage à rebrousser chemin. Ils repartent en sens inverse, scrutant les trottoirs, en vain, pour arriver à la terrasse du restaurant où ils ont dîné.
La tablée de joyeux drilles est toujours là et interpelle Ada, l’encourage à se pencher pour mieux voir ses jambes. Ce qu’elle fait de bonne grâce puisque son petit œuf de cristal gît là, à côté de la chaise qu’elle a occupée. Max de l’autre côté de la paroi en plexi l’a vu avant elle, fait des bons de joie et se vante, à qui veut l’attendre, d’être Super Max.

Retour à la station, retour à la maison. Ada enlève avec soulagement ses chaussures à talons.

Sur la plante de son pied droit se dessine une douloureuse ampoule en forme de cœur !

Une carte de visite

Il m’a donné sa carte de visite, notant au revers son adresse email et son téléphone, étrange succession de chiffres à mes yeux d’européenne. Quand me l’a-t-il tendue, à l’hôtel, le soir où nous nous sommes revus, le lendemain quand nous nous quittions à nouveau. Je ne me souviens plus mais il m’arrive de tomber sur elle dans mon portefeuille à des moments souvent inopportuns. Le passé fait alors une pirouette dans mon présent.
La carte d’encres bleue et verte est un alien blotti dans mes papiers personnels, toujours prêt à me sauter à la figure. Un bristol blanc couvert de caractères bleus et d’un logo qui évoque une très lointaine ville, de l’autre côté du monde. J’éprouve à sa vue un frisson, un étonnement qui ne se dément jamais. Je vacille comme au bord d’une faille, le temps se fracture, la carte au bout des doigts.
Un moment d’absence de l’ordre de la micro-seconde, suffisamment intense pour qu’il imprime mon esprit tout en s’effaçant aussitôt.
Comment un petit bout de carton peut-il réactualiser un coup de foudre. Peut-être est-il le seul souvenir tangible et concret de ce moment-là dans un océan de courriers électroniques et d’images vidéo. Peut-être me rappelle-t-il l’évidence et la force d’un sentiment que l’éloignement tend à perdre.