Madame Plove (4)

Madame Plove déteste le mois de juin parce que c’est le mois de la déclaration d’impôts.
Pâté, son chien se tient coi, sous la table. Il ne remue pas la queue, ignore son bol de croquettes pour chien et ne daigne même pas lever la tête quand sa maîtresse ouvre le frigo. Silence radio,  se dit-il dans son petit cerveau plat de chien : éviter à tout prix les tic, tic, tic de ses ongles trop longs sur le plancher  de la salle-à-manger.
Plove, debout, remue feuilles et fardes, sur le plateau sombre de sa table familiale. Elle gargouille de stress, passe la langue et serre les lèvres.

On est fin juin et l’effort à soutenir se double du stress de l’échéance proche. Il y a bien ces bureaux où l’on vous aide à remplir votre déclaration mais Plove n’en démord pas, elle se débrouillera  seule et c’est bien sûr ce qui la rend de mauvaise humeur. Elle a tout bien rangé en petits tas serrés, s’attable et s’attèle à la tâche. Curieusement, dès qu’elle s’y met, les cases se remplissent, les chiffres s’additionnent et les signatures clôturent. C’est fait, mis sous enveloppe avec l’adresse soigneusement calligraphiée. Elle peut desserrer les mâchoires.

Reste les deux timbres à coller sur l’enveloppe brune.
Plove fourrage dans un tiroir. Le petit rouleau, rangé dans sa boîte ne contient plus qu’un timbre, le genre autocollant tellement pratique, mais il faut deux exemplaire pour la déclaration d’impôts.

Décidée, Plove saisit son manteau, la laisse de Pâté et son sac.
Direction : la poste, place Collignon.

Le petit bureau, elle le voit de loin, la file s’allonge jusque sur le trottoir. Plove peste intérieurement contre le service public et son manque d’effectifs, un seul guichet est ouvert.
Elle attend  dehors à côté de la rampe métallique d’accès pour les personnes handicapées.

Blang, blang, blang, blang, un gamin galope sur le métal jusqu’au trottoir et rappelé par sa mère, reblang, blang, blang, blang repart en sens inverse pour s’engouffrer toutes jambes dehors dans le bureau de poste. Le manège recommence une fois, deux fois, trois fois. Plove, le regard noir  s’installe sur la rampe et s’appuie à la main courante, Pâté et la laisse obstrue ce qui reste du passage. Madame Plove s’applique dans la contemplation des orteils peints de sa voisine de file. Le gamin, cinq ans tout habillé, est stoppé dans son élan par le bloc Plove-Pâté. Il essaie de se faufiler,  Plove reste de marbre et Pâté grogne.

Le gamin, décontenancé, reste figé.

La mère, venue jeter un œil à son rejeton, crache avec agressivité :

–       Vous ne voyez pas qu’il veut passer, vous l’empêcher de jouer !

Madame Plove, placide, montre de la main qu’elle  est complètement sourde !

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Madame Plove (3)

Madame Plove a cassé sa cafetière. On est à deux jours de Noël. Elle frémit à l’idée de faire des courses en période de fête. Pourtant, elle n’y coupera pas, faire son café dans une casserole n’est pas une option.

Au rayon vaisselle de l’Innovation, Madame Plove a jeté son dévolu sur une cafetière solide mais belle. Elle ne transige pas avec la qualité. Elle pense « Je suis trop pauvre, pour acheter bon marché ».
Direction, la caisse ; la cafetière dans une main, le sac dans l’autre plus la laisse avec Pâté à son bout. Le parcours est semé d’embûches, des piles de casseroles, des boules de Noël, des chandeliers, des tables dressées de cristaux et de vaisselle rutilante. Elle se faufile avec une prudence de sioux entre les gens et les choses pour aboutir à la caisse ou plutôt à la file devant la caisse. Elle patiente, stoïque. Dix personnes devant elle, dont un moufflet braillard qui tend les bras vers sa cafetière.

–       il est mignon, n’est-ce pas et tellement éveillé pour son âge.

Plove :…

–       Il va avoir 5 ans au 1er janvier, n’est-ce pas merveilleux !

Plove se détourne, serrant son sac sur sa cafetière et la laisse par-dessus.

Le gosse se met à hurler.

–       Calme-toi, mon chéri, elle est méchante la dame. Viens, maman va te donner un bonbon.

Pâté, moins patient que sa maîtresse se met à japper puis à aboyer. La gorge de Madame Plove émet un gargouillis de panique puis un deuxième. Pâté tire sur sa laisse et sur Plove qui est au bout. Sortir, sortir au plus vite. Elle se précipite vers l’escalator qui descend, elle cherche son petit frère mais c’est un jumeau, il descend aussi.
Le troisième, enfin, est le bon, celui qui la mène vers la sortie, euh, le rez-de-chaussée où elle est assaillie par mille parfums mélangés qui ne forment plus qu’une unique puanteur dans une chaleur suffocante hachée par les clochettes de Jingle Bells. Elle slalome vers les battants clairs.
Dehors, enfin !
Elle réalise qu’elle a toujours la cafetière et sans hésitation, s’éloigne au plus vite du lieu de son délit.
Après tout, pense-t-elle, ils lui doivent bien ça !

Madame Plove (2)

Madame Plove achète ses vêtements dans les magasins de seconde main. Elle a laissé Pâté, son chien, à l’extérieur. Elle fouille dans les bacs à la recherche d ‘un article bien et pas cher.

Entre une femme âgée qui marmonne sans arrêt. Plove l’observe et écoute.

– Ah c’est bien ça, je prends, oui je vais essayer, oui mais ça aussi c’est bien, allez je prends aussi. Ouille ouille j’ai mal au ventre, ben oui tu deviens vieille.
Ça, c’est trop petit, tu as pris du poids, ma pauvre. Il faut pas que j’oublie mes croquettes sinon Pirate n’aura pas à manger ! Ouille ouille, est-ce qu’il y a des toilettes ici ?

Celle qui soliloque aperçoit celle qui l’observe

– C’est bien ici et c’est pas cher.

Plove :…

– Oui, moi je viens toujours ici, je n’achète même plus de vêtements au Sarma

Plove :…

– Les vêtements ici ça ne fait pas bobonne. Moi vous savez j’ai 85 ans, bientôt 86

Plove :…

– Wouai c’est vrai !

Plove :…

– Allez je vous laisse

Plove : …

Madame Plove quitte la boutique, dégoûtée.

Madame Plove

Madame Plove nettoie son trottoir tous les vendredis après-midi. Elle jette l’eau et brosse vigoureusement dans le prolongement des limites de sa maison, comme si son trottoir possédait des frontières invisibles. Frontières qui incluent l’arbre et son carré de terre battue. Ce dernier est balayé et débarrassé de ses détritus. Les déchets sont amenés à la rigole et poussés jusqu’au territoire voisin. Ce manège recommence chaque semaine et je l’observe chaque fois, fascinée par la confiance souveraine de cette femme, à posséder sa tranche de trottoir.

Madame Plove à la mer du Nord construit son trottoir de sable devant sa cabine de plage, à gauche le pliant, à droite la glacière, en face le plan incliné de la digue.