J’étais dimanche soir à la Bourse

Ce soir, la lumière est belle, le soleil couchant accroche et laque doré des fragments d’architecture. La Bourse a sa part de rayons. Elle est gratifiée d’une belle couleur miel qui adoucit ses prétentions néo-classiques. Quelques personnes sont debout sur les marches de l’édifice. En contrebas se dessine le grand rectangle de bouquets, bougies, drapeaux, cadeaux, une zone tellement colorée que les individus tout autour semblent vêtus de noir. Le ciel obscurci nous bombarde de grêle. Le vent glace mais chacun reste à son poste, à son recueillement, à son deuil. L’averse a passé. Une jeune femme est accroupie et allume des bougies. Sans plus réfléchir, je fais pareil. Depuis mon arrivée, je hume une chanson toute douce. Elle ne me quitte pas. Je vide l’eau des bougies. Je leur donne vie avec une flammèche. Mes gestes sont lents, précis. Certaines bougies crachotent puis s’éteignent. Ça me rend triste. J’ai l’impression de maintenir un fil de vie en propageant la flamme. Je deviens gestes, chant, corps courbé, humble. Je perds la notion du temps. Plus tard je me redresse. Il fait noir. Je suis au milieu d’un vaste tapis de bougies allumées par d’autres. Je me sens sereine, apaisée par cette communion silencieuse, par cette beauté discrète créée ensemble, dans un respect citoyen.

Flamenco au Chien Andalou…

Un cabaret-cave typique de Grenade, recommandé aux amateurs de flamenco. C’est un lieu étroit, avec des bancs d’écolier en guise de sièges et tables. Deux projecteurs rouge et vert sur une voûte en crépi et un plateau de bois pour la percussion.

Chanceuse, il n’y a que deux personnes devant moi, deux jeunes espagnoles qui dégainent leurs smart phones plus vite que leur ombre. A ma gauche, un jeune couple, elle, ronde et luisante de maquillage, un air de muppet show, lui, jeune premier, manifestement bourré aux as et jouant le grand jeu ce very soir, des assiettes de tapas occupent tout l’espace disponible de la table. Devant eux, monsieur et madame made in France. Monsieur se la joue DSK et déshabille du regard toute femme à sa portée. Il a élu domicile côté mur pour pouvoir mieux scanner la salle pendant que sa femme, nez dans son guide, et bien au-delà de la date de péremption (la femme pas le guide) essaie de s’installer au mieux sur son banc d’écolier, dos au pupitre.
Il est 22 h 10, le concert n’est toujours pas commencé et les bancs du premier rang sont vides. Chouette je vais pouvoir profiter pleinement du spectacle.
Les lumières s’éteignent dans la salle et le public applaudit. Les artistes s’installent, s ‘accordent. Le premier chant s’essaie dans la masse sonore des spectateurs, le chanteur m’apparaît fragile et le guitariste, plutôt blasé. La danseuse, à cour, assise, affiche une morgue toute espagnole.
Un mouvement dans mon dos, des visages se tournent, tout un groupe se faufile dans l’étroit couloir qui divise la petite salle. Et où s’installent-ils ces grossiers, au PREMIER RANG! Torremolinos débarque, cinq adultes et une petite fille déguisée en danseuse de flamenco. Je peux dire adieu au premier chant pendant que le serveur prend les commandes.
Putain, quelle école de jouer devant un tel public !
Sur scène, la danseuse, prend place d’autorité et claque toute sa colère sur le plancher qui résonne comme l’enfer. Mes deux jeunes espagnoles mitraillent, écrans lumineux qui clignotent dans l’obscurité, cadrage raté, on recommence et ainsi de suite. Je vois rouge. A côté Piggy la cochonne photographie les assiettes de tapas avec sa tablette, au flash. Si j’étais un taureau, les portables et tablettes seraient ma muletta. Je souffle des naseaux, en vain, je n’ai pas de cornes mais la danseuse en a dans les chaussures, elle agite sa robe à volants avec rage et fronce les sourcils devant le troupeau de bovins qui s’agitent. Puis le chant reprend, doux, un peu hésitant, cherchant encore sa voie et son assise. Degré par degré la salle se calme, les chants se succèdent, la danse est moins vindicative, le chant s’affirme.

Entracte et brouhaha, la famille du premier rang photographie la gamine, montée sur scène qui agite castagnettes et éventail, DSK scanne, le jeune séducteur dans un élan pour embrasser sa voisine renverse le verre de bière que le doux lainage de la française absorbe sans qu’elle ne s’en rende compte. Au lieu de la prévenir nos deux incompétents épongent avec une montagne de serviettes, généreusement distribuées par ces boîtiers métalliques qu’on trouve sur toutes les tables en Espagne. C’est alors que DSK, arraché à son déshabillage, s’en aperçoit avec dégoût et prévient l’intéressée qui s’écarte, comme piquée par un taon. Agitation, des regards noirs s’échangent dans toutes les directions.
Prise de lassitude je me demande si je vais rester pour la deuxième partie.
Et bien croyez-le ou pas, j’ai tout oublié, les écrans, les bavardages, les commandes intempestives, les regards en biais de DSK et j’ai plongé dans le chant et la danse, troublée et émue, me livrant à la voix sans condition.